06/01/2011

Chapitre 8. Parade of One (Donots)

François, Olivier… Qui d’autre encore? Est-ce que la production accepterait ces changements de programme? J’imaginais, jusqu’à mon réveil, que le Gros n’y verrait aucun inconvénient. Après tout, j’étais payé pour jouer ces satanés morceaux et j’avais besoin de ces gars là pour mener ma barque à bon port. Mais cette nuit avait porté conseil plus que de raison et sur les coups de midi ce dimanche matin, je fus pris de furieux doutes. Et d’aigreurs d’estomac. Furieux, aussi. Je me mis à chercher à tâtons mes cigarettes dans le noir et je fermai les yeux de toutes mes forces. Ca n’allait pas du tout. On aurait dit que quelqu’un s’était introduit dans ma bouche durant la nuit pour y entreposer toutes sortes de produits inflammables. J’avais au fond de la gorge une matière inconnu et malodorante, une sorte d’humidité visqueuse sur la langue. Ces dernières nuits étaient longues. J’avais eu la bonne idée de mater des clips de Spike Jonze sur MTV, puis, une grosse envie de revoir « Dans la peau de John Malkovitch », puis un film, n’importe lequel, avec John Cusack (ce fut High Fidelity) et encore quelques clips des Beasty Boys. Et au final, sur les coups de six heures, j’ai compris que les nuits étaient courtes pour ceux qui accumulent les références. A cette heure là, quand je vivais encore à Bordeaux, ma mère avait l’habitude d’aller et venir devant ma chambre en faisant du bruit. C’était une manie familiale, une des nombreuses raisons pour lesquelles je retournais rarement chez mes parents pendant les vacances. Tout en grillant tranquillement ma cigarette, je pensais qu’il fallait que je les appelle, pour prendre des nouvelles, parler du temps, tout ça. Et pour taxer le Van Mercedes de mon père pendant plusieurs semaines. Cette dernière pensée provoqua une douleur aveuglante entre mes yeux.
Le couple de tarés consanguins qui logeait au dessus de chez moi refaisait des siennes. Le mari avait braillé « Anne, tu sais où est ma perceuse? J’en ai besoin. Je veux mettre un crochet dans le mur, pour tableau. Ca fait une éternité que je veux accrocher ce tableau.» Sa femme avait répondu en criant elle aussi. Puis il y’avait eu des chocs, des claquements de porte accompagnant la découverte de la perceuse, et après cela, bien évidemment, les bruits de la perceuse elle-même. Après quoi, il y’avait eu de nouveaux braillements pour que Anne vienne admirer le boulot.
Je m’étais allongé sur le dos, j’ai allumé une autre cigarette, empoigné la télécommande le ma chaîne hi-fi et j’ai mis du Rotten Sound, aussi fort que j’ai pu. Après, j’ai pris ma vieille planche de skate et je suis sorti faire un tour.
Je suis descendu sur les Gobelins et j’entrepris de gravir la rue Mouffetard, bondée, cause jour de marché, ma planche sous le bras, tout en triturant fébrilement les touches de mon téléphone. Je refaisais le numéro de mes parents avec vigueur mais la femme la plus exaspérante du monde continuait à répéter «  le numéro que vous demandez n’est pas attribué ». J’éprouvais le désir d’assassiner cette femme depuis un certain temps mais à ce moment là, je focalisais mes délires homicides sur les touristes qui flânaient devant les étals et prenaient un malin plaisir à se manger ma planche dans les côtes, avant, généralement de m’insulter dans un large panel de langues. J’appuyais sur la touche bis toutes les cinq minutes environ, puis toutes les trente secondes. J’étais peut être en train d’appeler un faux numéro alors je refaisais le numéro entièrement. Est-ce que ma mémoire me jouait des tours? Était-ce bien les numéro de la maison, d’abord? Peut être que je l’avais inventé, peut être que cela avait un lien avec la bouteille de Côte du Rhone que j’avais vidé la veille. J’envisageais sérieusement d’arrêter de boire… lorsque ça a sonné pour de bon.
-Allô?
Ma joie s’est vite envolé quand j’ai entendu la voix de mon père.
-Salut papa.
Où pouvait bien être ma mère?
-Maximilien! Qu’Est-ce qui nous vaut l’honneur de cet appel?
-Appelle-moi ma Max, papa, s’il te plaît. Euh… Maman est là?
-Qu’Est-ce que tu lui veux? Tu as un problème? Sinon, appelle nous plutôt dans la soirée, y’a le match de rugby qui va commencer et je…
-Tais-toi, papa et va chercher maman. J’ai un truc à lui demander.
-D’accord, mais fais vite fiston, on a pas vraiment que ça à faire nous, le dimanche.
J’écoutais le bruit de ma propre respiration dans l’appareil, plutôt lourde et haletante. Je montais toujours en direction du Panthéon et j’espérais au plus profond de mon être que j’en aurai terminé avec eux avant la descente sur Luxembourg. A ce moment, je serai enfin libre de grimper sur ma planche et d’oublier tout ça. Il me restait cinq petites minutes. J’entendis, au loin l’exclamation de joie de ma mère, puis enfin, sa voix, au bout du fil :
-Maximilien? Une voix débordante d’espérances et je me suis demandé brièvement ce que son esprit avait bien pu imaginer le temps qu’elle prenne la communication. J’appelais si rarement qu’elle était forcément optimiste. J’allais me marier, c’était ce qu’il y avait de plus probable. Ou bien j’avais repris mes études.
-Bonjour maman.
Je n’avais pas élaboré de plan. J’avais juste imaginé parler du Van à ma mère. J’hypothéquais mes chances. J’allais devoir improviser.
-Comment ça va mon chéri?
-Ca peut aller. Je voulais savoir si tu allais bien ,toi aussi.
-Je vais bien, on va bien tous les deux. Ca fait plaisir de t’entendre.
-J’ai eu l’idée de vous appeler pour vous dire que je vais sûrement descendre une journée, pour vous voir.
-C’est très gentil mon chéri. Quand ça?
-Euh… d’ici à demain, je pense. Est-ce que tu penses que papa pourrait me préter son Van, pendant quelques jours, tiens, par la même occasion?
Je ne voyais aucun moyen plus subtil d’aborder la question.
-Le Van? Michel, ton fils voudrait t’emprunter ton Van quelques jours!
-Pourquoi faire?
La voix de mon père me parvenais comme une présence lointaine, une sorte de grognement rustaud qui se rapprochait et j’imaginais parfaitement ses sourcils froncés tandis qu’il entrait du vestibule, pour écouter la conversation.
-En fait, j’aurai aimé pouvoir discuter de ça seul à seul avec toi, maman.
-C’est le Van de ton père, mon chéri, ce n’est pas à moi de prendre cette décision.
-Qu’Est-ce que tu veux faire avec ce Van, fils? Mon père avait pris le combiné.
-Euh… juste partir quelques jours, deux semaines tout au plus, avec deux potes du magasin. Un road-trip dans les Balkans.
Au moment même de dire ces mots, je me suis rendu compte de la somme d’interprétations possibles, surtout dans le cerveau inquiet de mes parents.
-Ah! J’ai compris! Vous partez vous droguer, c’est ça?
-Quoi? Mais putain, quel est le rapport?
-Vous allez vous enfermer dans des coffee-shops toute la journée et vous foutre le cerveau en l’air, pas vrai? Je me souviens de la fois où tu avais acheté ce poster avec Bob Marley, dessus. On s’est fait beaucoup de soucis, avec ta mère.
J’entendais les gémissements contrits de ma mère, derrière. Elle approuvait forcément.
-J’avais douze ans, nom de dieu! Je croyais que c’était un signe de la paix! Et puis quoi, c’était juste un poster! Et puis ça n’a rien à voir avec la drogue…
-Il dit que ce n’est pas une histoire de drogue, Manon, traduisait-il.
-Dis lui de nous dire la vérité tout de suite, il sera débarrassé. Et que si il retourne à Amsterdam…
Je me tortillais de rage, littéralement.
-Bon dieu papa, comment tu as fait pour la supporter pendant toutes ces années? Dans quel monde complètement dingue elle habite? Je n’ai jamais foutu un orteil à Amsterdam, de toute ma vie! Et je vais dans les Balkans. Quel est le rapport entre la Hollande et la Slovénie? Et pourquoi je vous appellerai pour vous dire des mensonges? D’ailleurs pourquoi Est-ce que j’ai appelé? Putain de bordel de merde.
-Surveille ton langage, Maximilien. Il dit que ce n’est pas une histoire de drogue, Manon.
-Oui, je sais. C’est pour quoi le Van, alors? Avec tout ce qui se passe dans les pays de l’Est…
-Ta mère demande si tu veux mon Van pour y entreposer des prostitués.
Pendant qu’il causait, je me demandais si il était possible de se suicider avec un téléphone. J’ai essayé en me le cognant plusieurs fois sur la tempe.
-Maximilien? C’est quoi ce bruit?
-Rien… Ecoute, je pars en tournée, jouer de la musique avec deux autres gars. On a besoin de ton Van pour entreposer du matériel, c’est tout. Je ne prend pas de drogues, je n’ai pas encore besoin de me payer des putes. C’est assez vexant que vous puissiez le croire, d’ailleurs. Alors voilà, je descends demain, je t’emprunte ton Van et dans deux semaines, je suis de retour.
S’ensuivit un long silence de réflexion, ponctué de soupirs. Cela me vrillait les tympans.
-Bon, ça me semble correct. Tu as ton passeport?
Nom de Dieu.
-Oui, papa, bien sûr que j’ai mon passeport, j’ai tout organisé. (Je transpirais vraiment sous l’effort) j’arriverais probablement vers treize ou quatorze heures demain. On pourrait manger ensemble. Je serai avec Olivier et François, comme ça, tu pourras voir qu’ils n’ont rien d’adolescents en mal de sensations fortes (il fallait que je les briffe un peu), quoi? Non, en voiture. Quoi? mais non parce que la voiture est trop petite et j’ai tous mes instruments chez vous, hein, mais c’est pas vrai, tu le fais exprès!
-Oui, d’accord Maximilien, oui, Max, ne t’en fais pas, on y arrivera.
Mon père s’exprimait avec une assurance forcée qu’il affichait parfois quand il était vexée d’être traité comme un ahuri. Cela ne m’avait pas échappé.
-Il faut que je te laisse papa, je t’embrasse fort.
-Max… Fais attention à toi, tu sais qu’on t’aime ta mère et moi.
J’ai raccroché et je suis grimpé sur mon skate-board. Une brise légère fouettait mon visage, un irrépressible vent de liberté m’arrosait la tête. J’ai bifurqué vers Saint-Michel, merci Delanoë, pour les couloirs de bus de cinq mètres de large et je me suis arrêté au Gentleman, descendre quelques pintes devant le match de rugby. Ces petites valeurs que mon père m’avait transmise.
Et finalement, ce coup de fil ne s’était pas trop mal passé.

30/12/2010

Chap.7 We only wrote these Songs for Us (Lost Cowboy Heroes)

« I want to tell you a little story / ‘cause it makes me warm inside / it’s about some friends growing up... Minor Threat au réveil, Minor Threat en buvant du café bien noir. Minor Threat en classant les derniers disques arrivés. Minor Threat en toutes circonstances.
…And all the things they tried / I’m not talking about staple shit / They went for something more… Minor Threat un jour, Ian McKaye toujours. Antihéros charismatique, instigateur de la première vague hardcore de groupes de Washington DC, de ses combats de gladiateurs, de cette créature qui lui avait complètement échappé…
I guess it was too much dreaming / Too much to hope for / One day something funny happened… De McKaye, j’ai toujours préféré Fugazi. Un manifeste des nouveaux temps à venir. Une complète anomalie, même dans le monde de la musique alternative, loin des chapelles intégristes et figées du hardcore, au moment où la tornade de Seattle ne va plus tarder…
…But it scared the shit out of me / Their heads went in different directions / And their friendship ceased to be. Trente années ont passé. Trente années de passion acharnée pour la musique et les aventures humaines. Une somme des apports de tout ce qui s’est joué à Washington pour le punk et ses descendances.
…I’m telling you I want it to work / I don’t like being hurt / Something’s not right inside…
Les deux guitares se complètent à merveille. Des giclées métalliques répondant aux staccatos et aux rythmiques accélérées et syncopées. Une voix plus hargneuse et rageuse que jamais.
I can’t always put it aside / What can we do, what can we do? / Try… Je me grille une clope, assis sur le bureau en reluquant vaguement les deux clients qui s’ébrouent dans les bacs. Je pousse encore un peu le volume.
I guess I make too much shit / Someday we will look back and laugh. The Evens, le side project qui n’en était pas un d’ailleurs, c’est pas mal aussi. Hybride hardcore / Folk assez inédit, McKaye et sa rombière, le tout magnifiquement minimal. Faudrait que je trouve leur « Get Evens »…
Mr. Present, go away / Come back and fuck with us some other day…
« -Excusez moi, vous pouvez baisser un peu le volume s’il vous plaît? »
Je pensais universel le désir narcotique d’entendre et réentendre une chanson. Un besoin, après tout, inoffensif et facile à satisfaire. Malheureusement, ils sont peu nombreux dans ce monde. Je ne voulais pas me lancer dans un plaidoyer en faveur de cette chanson, même si il s’agit, à mon sens d’une excellente chanson de hardcore old-school. Alors je me suis exécuté, en grommelant. L’inculte m’a lancé un sourire timide qui voulait probablement dire « sans rancune » ou une tièderie de cet accabit. J’ai mis « Ain’t that enough » de Teenage Fan Club, pour rire. Rien d’étonnant à cela. Elle est plus aimable. Et elle possède une mélodie. En général, je préfère les chansons qui en ont une. Mais j’adore aussi me laisser terrifier par un morceau comme ce « Look back and laugh » de Minor Threat.
-Teenage Fan Club? Et pourquoi pas un remix de Calexico, tant que tu y es?
C’était Olivier qui venait de débouler dans la boutique, assez brutalement pour sortir les deux touristes de leur torpeur. Ceux-ci, voyant mon regard noir, parce que bon, deux heures à flanner, sans même me demander un coup de main, ça frôle l’incident diplomatique, décidèrent subitement de foutre le camp.
- Merci de votre visite! J’ai gueulé.
-Avortons… a glissé Olivier sur leur passage.
Tous les deux réunis, qui plus est dans un endroit aussi exigü, on pouvait souvent être en pleine forme. Un déferlement de rancœur et de cynisme rigolard. Je ne comprennais toujours pas comment nous n’étions pas véritablement amis, je veux dire, pourquoi nous n’avions pas franchi les limites du strictement… professionnel.
-On nous décernera pas la palme du savoir vivre, pas vrai?
J’ai répondu qu’un peu de tri dans la clientèle faisait commerçant repu, le type qui n’est pas esclave de ses murs. Ca l’a doucement fait ricaner. Je lui ai préparé un café.
Il a circulé quelques minutes entre les rangées de présentoirs qui couraient jusqu’à la porte d’entrée. Il a soupiré. C’était devenu, au fil du temps et de nos rencontres, un trait disctinctif. Quand il soupirait, ce n’était pas le signe d’un quelconque désespoir existentiel, mais une simple constatation : une nouvelle journée commençait aussi pour lui et le café noir que je lui avait servi n’était pas meilleur que celui de la veille. Il s’est emparé d’un vinyl. Un Superchunk. « Get it together », du Punk rock pour routiers. Il s’st tourné vers moi.
-Alors comme ça tu pars en tournée…
-Les nouvelles vont vite.
-Ca s’organise bien?
J’ai souri.
-Vaguement, oui. Je veux dire, je me suis dérouillé les doigts pour enquiller quelques accords. Le problème quand tu rejoues tes propres morceaux, c’est un peu comme réécouter un album que j’aurai vraiment aimé mais que j’aurai relégué au fin fond de ma discothèque. Le problème c’est que ça fait resurgir mon ancien moi.
-Ne joue pas ces morceaux, alors.
-Justement, j’aime bien mon ancien moi. J’aime bien le gars que j’étais quand je vivais avec Inês. Crois-le si tu veux, j’étais super cool. Je faisais partie des gars dans coup, grâce à ces compositions. C’est pour ça que j’ai continué, malgré tout.
-Je suppose que pour toi, c’est particulièrement poignant de revenir en arrière
-Pourquoi?
-A l’époque tu n’étais pas encore amer et désabusé
-Qu’Est-ce que tu racontes, bordel? Mais je savais très bien où Olivier voulait en venir. Qui est amer et désabusé?
-Toi. A cause d’une quantité incroyable de choses. Mais à cette époque, je veux dire avant que tu reprennes la boutique, tu ne savais pas qu’Inês avait de la valeur et c’est la seule période de ta vie où tu ne pensais pas à ce que tu aurais pu avoir.
Je ne saisissais pas exactement le fond de sa pensée. Et je ne l’écoutais plus, à vrai dire. Je contemplais le fond de ma tasse. Olivier, malgré son côté foutraque, prononçait de temps en temps une vérité dévastatrice, de manière inattendue. J’ai relégué mes ambitions de musicien quelques jours après l’enregistrement de l’EP, quelques semaines après ma rupture avec Inês. Je m’étais mis à boire, à boire plus que de raison. En sortant du métro, un jour, j’avais aperçu mon reflet dans une vitrine et j’avais du faire un gros effort pour porter un jugement sur ce que je voyais. Evan m’attendait devant la boutique et je lui avais demandé son avis. « Tu ressembles A Brian Molko », il m’avait répondu, tout simplement. Rapport aux traces noirâtres qui soulignaient mes yeux, mon visage blême et les tics nerveux qui secouaient mes épaules. Et, bien que je l’ai immédiatement envoyé se faire foutre, j’avais compris aussitôt qu’il avait raison et les bouteilles de Wild Turkey avaient gentiment regagné le fond du placard, au cas, fort improbable, où on m’inviterait dans une soirée. C’est exactement à ce moment là que j’ai rangé ma guitare dans ma cave et que j’ai entassé les partitions en haut d’un placard. Tout cela appartenait au passé. Et le fait d’arrêter de boire était une bonne symbolique.
Comme Evan ce jour là, Olivier avait raison : cette époque de bonheur intense était particulière car je ne portais pas encore le fardeau dont je niais toujours l’existence. Cette époque paraissait bénie et je cherchais en permanence un moyen de la retrouver. Depuis bien longtemps, toutes les routes semblaient me ramener en arrière. Alors, comme à Evan, j’ai dis à Olivier d’aller ce faire voir.
-Bon Lemmy, tu veux qu’on les joue, ces foutus morceaux?
Il fallait faire un choix : enfouir tout ça dans un coin de ma mémoire, me pincer le cœur en le ressassant, ou bien empoigner fermement mon manche, cette évocation me fit vaguement sourire, ramasser un grand coup de saton en travers des gencives, et limiter la progression des regrets. Dans les deux cas, j‘aurai besoin d‘alcool.
Le sourire encourageant d’Olivier me fit grimacer. Principalement parce que ça m’attristait de penser qu’un client me connaissait suffisamment pour me retourner le cerveau à ce point.
-Là, maintenant?
-J’ai ma guitare dans la bagnole.
-Euh… c’est d’accord.
Deux clients sont entrés dans la boutique d’un pas pas traînant. Olivier s’est tortillé au dessus des bacs pour les laisser passer. Il s’est tourné vers moi, a ouvert de grands yeux furibonds et s’est élancé dans la rue. S’il y avait bien quelque chose dont je n’avais pas besoin maintenant, c’était bien de ça : des habitués qui allaient passer beaucoup de temps et dépenser peu d’argent. J’ai envisagé de les flanquer dehors et puis je me suis dit qu’il était plus simple de s’enfermer dans l’arrière-boutique et de les laisser se débrouiller. La criminalité était rare parmi les fans de punk rock.
Ca m’a donné l’idée de faire un peu de ménage. Impossible de composer dans un environnement bordélique ; c’était une vérité de l’existence. Je suis allé cherché l’aspirateur vieillissant et sous-employé dans le placard, puis j’ai sorti de sous l’évier un chiffon à poussière et de la cire en bombe pour éliminer la cendre qui recouvrait les meubles. Je me suis dit que cette attitude n’avait rien de rock’n roll, que si les deux loustics qui s’activaient dans la pièce venaient à tomber sur cette scène de mauvais vaudeville, je finirai sur Youtube, pas à chier là-dessus. Je me suis mis à ranger quelques minutes et tout en nettoyant, je tremblais, des soubresauts martyrisaient ma cage thoracique. Je me libérais des nœuds qui s’étaient formés à l’intérieur de moi. J’ai ramassé quelques mégots égarés. Le résultat final était assez satisfaisant. J’ai jeté un regard soupçonneux dans la boutique, par l’entrebaillement de la porte. Que je me suis pris en pleine gueule quand Olivier l’a violemment ouverte, brandissant fièrement sa guitare. Il a secoué la tête, légèrement désespéré par le flot d’insultes que je déversais. Ensuite, une fois calmé, je lui ai fièrement présenté l’endroit. Les arrières-boutiques sont comme les backstages : des lieux fantasmés.
-Tu vois, c’est tout simple. Je vis sur mon lieu de travail la plupart du temps alors disons que c’est comme ma piaule.
-Ne t’emmerde pas Lemmy, je ne couche pas le premier soir.
-Ha. Tant pis, alors…
-C’est le dernier Dead to Me? Ca donne quoi?
Il s’était approché des étagères où j’entassais les prochaines mises en rayon.
-Euh, c’est pas mal. « Cuba Ballerina » est mieux. Plus rentre-dedans, mieux troussé niveau mélodies.
-Putain! Le live de The Beatsteaks version vinyl!
-Imagine quarante mille shleubis scandant les morceaux… Mais euh, sur un vinyl. J’ai aussi le live ultime épuisé de Rocket from the Crypt en collector. Le prochain The Saintes Catherines, non masterisé, pour le côté sportif, un Fire at Will, hardcore toulousain avec un artwork inédit…
-Et ce carton «No Idea Records », un rapport avec le meilleur label de tous les temps?
-La réponse est dans la question, non?
-T’as le plus beau métier du monde.
-T’es sûr que tu veux pas coucher, finalement?
-Mouais, faut voir. Tu la planque où, ta guitare?
Je lui ai montré ma vieille Stagg electro-accoustique. Il s’attendait peut être à une Western Ibanez AW-40, ou à une CD140 de Fender hors de prix. Mais même si j’adorais les guitares, je n’avais jamais eu la patience d’attendre que celle de mes rêves soit montée en gaucher. Alors je finissais irrémédiablement par acheter la première inversée venue. Et j’arrivais même à en tirer un semblant de satisfaction.
« -Tu sais, je m’y connais bien en guitares mais je suis incapable de dire celles que j’aime vraiment. »
C’était ma réponse favorite quand on me posait la question, ce qui n’arrivait pas souvent, et tant mieux car c’était entièrement faux. J’avais étudié la guitare pendant de longues années mais c’était du classique et j’en avais gardé le souvenir d’un monde submergé par Clapton et Springsteen. J’avais appris à aimer le second au fil du temps, mais le premier provoquait chez moi, encore aujourd’hui, de violentes poussées urticaires. D’ailleurs, si je n’avais pas eu le béguin pour la fille qui suivait les cours avec moi, je serai passé à la batterie ou au piano. Comment s’appelait-elle déjà?
Olivier me réveilla de ma douce torpeur nostagique en envoyant un violent accord sur sa guitare. Il a désigné le tabouret, en face de moi.
« -… Two » Un filet de sueur se mit à dégouliner entre mes omoplates « Three… » mes mains étaient moites, impossible d’assurer le premier accord, j’appuyais encore plus fort « …Four ». Blam. One, two fuck you...

Il y’a dans la vie, certaines expériences qui semblent nous hanter et nous rendre malheureux. Certaines parce qu’elles sont trop terribles qu’on ne peut jamais les oublier totalement, d’autres pour une raison plus douce-amère : elles sont si parfaite qu’on ne peut plus jamais vivre pleinement une expérience similaire sans établir de comparaison. En claquant le dernier accord du dernier morceau, les muscles tétanisés, en sueur, lorsque j’ai jeté un regard vers Olivier, alors même que lui-même, tentait de reprendre sa respiration et qu’il me souriait intensément, je savais que ces vingt minutes à bout de souffle seraient une chose que je chercherai inlassablement à reproduire, toute ma vie, en ayant fort peu de chance d’y parvenir.
Des applaudissements timides s’élevèrent en provenance de la porte. Une petite dizaine de personnes se tenait là. Je me suis levé promptement et j’ai filé vers la minuscule salle de bain, au fond du local. J’avais une furieuse envie de pisser et ma bouche semblait corrodée par des produits chimiques. J’avais chanté fort, pas forcément très juste mais en donnant tout ce qui me restait au fond de la gorge. Et pour cela, on ne pouvait pas m’en vouloir. Quand je suis revenu dans la pièce, Olivier était toujours installé sur son tabouret, il accordait sa guitare. Les quelques personnes qui avaient assisté à notre « show » improvisé étaient maintenant assises en tailleur autour de lui, sur la moquette rapiécée, ce qui lui conférait une aura de maître d’école, de Robin Williams du pauvre. Sauf que je savais bien qu’Olivier n’avait aucune affection pour la poésie de bas étage.
-Je crois qu’on nous réclame. Il m’a lancé avec une pointe de volupté.
-Je n’ai plus rien en stock.
-Une reprise?
-Shorebirds?
- « Olympia Autumn Morning »?
- Attends… nanana… « In the future they will find the silly little scribbling »…?
-Tu connais tes classiques.
Shorebirds était probablement le groupe de powerpop le plus enragé que je connaisse. Avec d’anciens membres de Latterman, une ode à la sueur, au poing levé, un côté catchy, furieusement mélodique. Dans la même classe que Banner Pilot, Jawbreaker ou Dear Landlord, au fond, près du radiateur. Ca s’imposait, dans le contexte.
-Olivier?
-Mmmmm? Il continuait à triturer sa guitare en scannant visuellement son auditoire.
-Tu serais près à prendre quelques jours sur ton temps ô combien précieux?
-Tu n’as plus besoin de nounou, Lemmy. Je n’ai pas l’habitude de m’épancher ou de faire de grandes déclarations d’amour. Mais tes chansons, elles fonctionnent très bien comme ça.
-Ca n’a rien à voir avec ça. Je crois que j’ai besoin d’une béquille sur scène, je crois que j’ai besoin de quelqu’un pour me pousser dans le dos au moment fatidique…
-Voilà autre chose.
-… Je crois que jouer ces morceaux seul me terrifie…